Pas si classique
Avec certains musiciens et quel que soit le style qu’ils interprètent, on a l’impression d’avoir été choisi, que nous sommes les élus ; que ce qu’ils jouent, ils le jouent rien que pour nous. Une histoire d’amour qui n’a pas d’explication probante. Ce sentiment privilégié frôle bien souvent l’idolâtrie mais il est tellement agréable d’être touché par le musicien avant que de l’être par l’œuvre qu’il commet. Le jeu du choix s’installe pour longtemps tant il coule de source. Chaque fois c’est pareil, en quelques notes vous savez de qui il s’agit. L’interprète devient votre passeur, sa sensibilité vous comble, vous êtes même prêt à lui pardonner toutes les bévues du monde. Mais en réalité il ne peut pas en commettre car s’il le fait vos connaissances musicales ne sont pas suffisantes pour le détecter et, si elles le sont, vous faîtes preuve d’une mauvaise fois crasse. Bizarrement, cet amour curieux porté est rarement inspiré par une prouesse technique mais plutôt par ce que les flamencos nomment duende, une impression plus ou moins volatile qui emporte certains de nous bien au-delà des sons.
Ceci explique peut-être cela.
En moins de temps qu’il n’en fallait à Berlusconi pour manger ses crottes de nez pendant les ennuyeuses séances parlementaires, je suis tombé en arrêt comme un pointeur sûr de son coup. Il y a, dès fois, où le charme agit à la vitesse d’un claquement de doigt.
J’ai vibré en écoutant pour la centième fois le concerto pour piano numéro 1 de Tchaïkovsky. Morceau galvaudé que beaucoup ont entendu servi à la sauce pub, hall de gare et salle d’attente. Même pas ma tasse de thé parce que j’avais cette fâcheuse impression d’un orchestre qui écrasait le piano, le noyait dans son tumulte. Là, pour la cent et unième fois, le piano guidait l’orchestre. Magnifique. Du coup j’ai demandé confirmation. Rhapsody in Blue ? Ouah dirait Féfé. Et puis Chopin que j’écoute avec la même religiosité que Bach by Glenn Gould dont je fais l’éloge dithyrambique si l’occasion m’en est donné.
Khatima Bunastishvili, puisqu’il s’agit d’elle, merci.
En vérité je vous le dis, elle crée un espace rien que pour moi. Certes avec davantage de maturité, je détecte mieux ce qui va me toucher, me prendre par la main et m’emporter plus loin mais, incontestablement cette musicienne me bal(l)ade de touche en touche, m’emmène au-delà de mes rêves, me baigne sans anicroche jusqu’au terme du morceau choisi pour moi.
D’ailleurs passé un certain temps, je n’ai plus rien choisi. La pianiste était là et j’écoutais baba. Là est le miracle improbable qui défie la raison. Sa présence suffit, elle semble me dire « fais-moi confiance » et moi j’écoute, transporté, sous le charme. Aussi étrange que cela puisse paraître, je ne suis, pour l’instant, pas déçu. Quelques références qui vous séduiront peut être, nous avons parfois des goûts communs.
