Au-delà de la lodiciquarte

Sur les conseils d’amis dont l’avis, bien entendu, m’est cher, je lis des ouvrages passés à la trappe de mes choix. Je me laisse guider par d’autres, histoire de ne pas m’enfermer dans ma coquille. Le temps étant ce qu’il est, je gère mieux les longues périodes de lecture que je m’octroie car chacun le sait l’exercice est chronophage. Je ne néglige pas pour autant le hasard et m’en félicite même quand il me guide vers des textes abstrus ou simples à bouffer du foin. Nonobstant, je lis pratiquement toujours l’ensemble des ouvrages, non par entêtement mais parce que je sais qu’un auteur avec ses aléas cognitifs se donne bien de la peine. La solidarité papa, on ne se refait pas. L’espoir aussi, d’attendre un peu, de pénétrer davantage l’histoire, de découvrir un trésor caché. Après tout le petit bonhomme écrit son sang d’encre ; ce n’est pas fastoche tous les jours. Quand on est coucheur de mots, une certaine tendresse pour les confrères s’impose. Et puis, comment donner son avis sur une œuvre qui n’en est pas tout à fait une sans la connaître ?

En conclusion, comme je perds beaucoup de temps à lire n’importe quoi, à essayer de comprendre entre les lignes ce qui se loge, ce qui pourrait peut-être titiller mon imagination ; quand un ami me propose du garanti sur facture, j’y vais, j’y cours et je suis rarement déçu compte tenu des qualités intrinsèques de mes keupons.

Ainsi, le prix Médicis étranger 2022 m’avait échappé malgré d’excellentes critiques. Ce sont des choses qui arrivent « j’y pense et puis j’oublie ». C’était sans compter avec une de mes prescriptrices. Peut-être bien ma prescriptrice en chef. Frédérique, puisqu’elle se prénomme ainsi, m’a fait de ce livre un portrait suffisamment élogieux pour que je m’attelle à sa lecture.

Il s’agit de : « Les abeilles grises » de Andreï Kourkov.

L’histoire d’un apiculteur très attaché à ses petites bêtes. Il vit en zone grise dans le Donbass. Au fond du tableau un conflit, stupidement appelé gelé quand on sait ce qu’il est devenu avec le temps : davantage de situations inextricables, davantage de cadavres et le sacrifice d’une génération pour que les puissants fassent les beaux en société. Les gens là-bas comme ailleurs se tirent dessus sans trop savoir pourquoi tant ils se ressemblent. Le roman est prégnant, l’écriture fluide quoiqu’un peu trop noyée par pléthore de détails qui, pour moi, ne sont pas toujours utiles à la narration. Cependant, assez facilement, il enveloppe le lecteur dans ses pages et le quitter avant la fin devient un problème. Que demander de plus ?

J’en suis ressorti un peu triste, un poil en colère. Nous sommes en 2025 « Les abeilles grises » datent de 2018 (première parution) ; j’ai comme l’impression que les générations futures vont avoir du mal à trouver des fleurs à butiner, parmi les charniers.

On va rester souriant et quitter Andreï Kourkov avec « Le Pingouin » 1996. Un jeune écrivain pas très doué adopte un pingouin en perdition au zoo de Kyïv. Une comédie burlesque, surréaliste, absurde, iconoclaste et comique à mon sens (en tout cas, ça me fait marrer). De quoi passer un bon moment avec possibilité d’une suite « Les pingouins n’ont jamais froid ».

C’est Murielle qui l’a dit : « si tu n’as pas lu Makine, il te manque un petit quelque chose ». Impossible de ne pas obéir à quelqu’un qui a lu La divine comédie. Dante Alighieri est un des rares à traverser le temps sans dommage. Si, si, procurez-vous une traduction moderne qui tient compte de notre usage actuel ; vous allez voir, c’est d’enfer.

Le propos étant ailleurs, j’ai lu les deux Makine que Murielle m’a vivement conseillés, recommandés, incités à découvrir.

« Confession d’un porte-drapeau déchu »

Des héros ingénus et touchants donnent tout à leur patrie. Un univers où une foultitude de désillusions vient contredire un système âpre à étouffer tout individualisme. Une belle amitié aussi engluée par ses aveuglements, quand tout semble possible, cuit à point, pour ne pas avoir à se poser de questions, où les voies à suivre paraissent évidentes.

Après cette lecture, difficile de croire qu’Andreï Makine est mis tant de temps à se faire publier !

Mazette le monde de l’édition serait faillible à ce point ?

« Le testament français »

Prix Médicis et Goncourt de la jeunesse en 1995. Enfin l’homme est reconnu pour ce qu’il est : un grand. C’est incroyable cette écriture à la française léguée en héritage par sa grand-mère. Il a dû l’aimer pour se fondre ainsi dans une autre culture gardée en mémoire. Un autre monde de syntaxe, avec d’autres clefs. Un autre monde bien éloigné des langueurs de l’est. L’écriture est d’une finesse remarquable, riche mais sobre avec un style qui n’appartient qu’aux meilleurs, un style qui vous prend par la main, vous emporte plus loin. Veillée au coin de l’âtre ? Road movie ? Quête de l’Eldorado ?

Vous le saurez peut-être ou peut-être pas. Serez-vous un petit animal curieux ? Comme à l’accoutumée, je ne vous raconte pas l’histoire,

la lodiciquarte est faite pour ça…

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