Erroll Garner, divine progression
Erroll Garner se vantait presque de ne pas savoir lire la musique. Preuve s’il en est qu’un grand musicien peut se passer parfois de solfège. D’ailleurs tous les musiciens s’accordent à dire que le solfège n’est pas le seul alphabet ce qui, bien entendu, ne veut pas dire qu’il est inutile d’apprendre le solfège. De même, être autodidacte en la matière n’est ni une tare ni un avantage. Certains exemples vivants démontrent que les règles ne sont pas les mêmes pour tous. Sous toutes les latitudes naissent au gré des courants des musiques sublimes ou à défaut singulières. Un son particulier, un rythme différent suffisent à donner du relief à ces notes identiques que les musiciens s’acharnent à triturer dans tous les sens. Quand une onde vous traverse le corps, qu’un son vous fait frissonner, vous vous fichez bien de savoir si son créateur s’est assisté d’une quelconque technique, si sa manière de faire est académique.
Tout ce qui se passe en amont de l’œuvre n’intéresse que les musicologues autobiographiques.
Quoique l’on fasse les génies poussent toujours sans respecter de règles particulières, exceptés les leurs bien entendu. Pour autant seraient-ils devenus des grands sans qu’ils subissent d’influences ? Là encore avis comme méthodes sont partagés. Mais en tendant un peu l’oreille, les premiers morceaux d’un compositeur fleurent le déjà entendu… pas tout à fait cependant. On va dire que nos pères précurseurs nous donnent le LA et qu’il ne reste plus qu’à se trouver. Le point principal gît dans cette dernière phrase car avoir son propre style n’est pas une mince affaire. Cela suppose, outre un talent pur de créateur, des heures et des heures de labeur.
Erroll Garner à ses débuts s’est inspiré d’Earl Hines un pianiste au solide bagage technique et peut-être aussi du sublime Art Tatum mais très rapidement il s’est forgé (je tiens à ce verbe) un style bien à lui, immédiatement reconnaissable et son contrôle instantané de l’instrument fédère comme par magie un orchestre à lui tout seul.
Le talent à l’état pur.
J’avais un ami… je dis j’avais parce qu’il n’a rien trouvé de mieux que de s’empaffer un poids lourd à la sortie d’un virage… qui disait en parlant de certains de ses élèves : « ils ont raison de s’inscrire aux cours si c’est pour faire du bien à leur carte de visite mais pour le reste il faudra attendre encore un peu ». Quand je vois certaines « œuvres » exposées impudiquement à mon regard acéré, je pense à cet ami qui enseignait aux Beaux-Arts car le talent papa ça ne se décrète pas.
Le talent à l‘état pur disais-je, avec ce supplément d’âme qui rassérène les cœurs perdus sur les pentes savonneuses du dépit. Celui d’Erroll Garner est indéniable. Il s’est distingué dès le début avec le standard des standards : « Misty » interprété et repris à toutes les sauces (si je puis risquer cette métaphore culinaire) depuis des décennies.
La carrière du Monsieur fut riche, prolifique et surtout reste une leçon particulière pour tous ceux qui se cantonnent aux académiques réflexes. Vous savez bien de quoi je parle, ça va de la peau d’âne qui méprise les petites gens aux petites gens qui minimisent les efforts que la peau d’âne à dû faire. Et ces réflexes imbéciles cachent souvent la forêt.
Avant de mourir, rendez-moi service, écoutez ces quelques morceaux ci-après désignés. En respectant la chronologie vous serez forcément surpris de la divine progression.
